Comme si j'étais normale
J'ai lu 'Roche papier citalopram' de Sara Hébert & j'ai eu envie de parler de dépression
À seize ans, j’ai fait une dépression. Je me souviens que je sortais des cours, à la polyvalente, pour aller m’asseoir sur le plancher absolument dégueulasse d’une cabine de toilette & pleurer sans m’arrêter, jusqu’à hyperventiler & voir des étoiles. J’étais très bonne à l’école. Mes notes ne changeaient pas, alors personne ne se rendait compte que je n’avais presque plus l’impression d’exister.
J’avais toujours été une enfant sérieuse, sensible; je comprenais mal ce que le monde exigeait de moi, mais je savais qu’il exerçait une grande pression. J’y réagissais en étant immensément appliquée. Quand j’étais seule, il m’arrivait, concentrée sur mes devoirs, de sentir le monde basculer : la texture de l’air changeait, les sons s’accéléraient, s’épaississaient, & j’avais l’impression d’entendre comme des voix à travers un mur, un bourdonnement insistant. Encore aujourd’hui, je ne sais pas ce que c’était. Des crises de panique?
Mais sous ma discipline, mes efforts, j’avais un courant de fond d’émotions vives. Perçantes. Elles me perçaient : l’enthousiasme, la tristesse, la curiosité, la colère, l’angoisse. Je ne savais jamais où les mettre. Elles me semblaient toutes honteuses. Je ne les vivais pas; elles explosaient.
Peut-être pas surprenant qu’à seize ans, tout ait pété.
Dans Roche papier citalopram, Sara Hébert raconte sans fioritures, explique sans compliquer comment les problèmes de santé mentale appellent toutes sortes de remèdes. Le sous-titre, Sélection de la lecture digeste, est un clin d’oeil au format du livre : comme dans le Reader’s Digest des salles d’attente, on y trouve des histoires captivantes & des récits loufoques, des capsules informatives, des images.
Je l’ai emprunté à la bibliothèque après avoir lu la chronique lecture de Mel Jannard. Son enthousiasme, sa façon d’en parler m’ont donné envie de le commencer le plus vite possible. Je me suis assise sur mon balcon encore frais, samedi matin, & je l’ai lu d’une traite.
C’est mon enseignante d’anglais (que j’adorais; qui nous faisait, avec beaucoup de courage & de patience, lire MacBeth) qui s’est aperçue de quelque chose — mais je ne me souviens pas quoi, dans quelles circonstances. Elle a appelé mes parents, qui m’ont envoyée voir un psychologue.
C’était le psychologue de la polyvalente, mais comme il n’avait plus de place dans son caseload scolaire, je l’ai vu en pratique privée. & en pratique privée, il ne faisait pas de psychothérapie : il faisait du travail sur les énergies.
Lors d’une séance de cinquante interminable minutes, ses mains se sont promenées dans l’air autour de moi, en traçant des chemins que je ne comprenais pas. Je me souviens qu’il me regardait dans les yeux pendant que je pleurais doucement. Je ressentais une détresse accablante. J’allais mal; on avait dit qu’on m’aiderait; l’aide qu’on m’offrait ne ressemblait à rien dont j’avais besoin. Je n’irais jamais mieux.
Sara Hébert ancre vite son livre dans son histoire à elle, ses enjeux de santé mentale, mais aussi dans des récits de famille racontés avec beaucoup d’humour & de tendresse. Sa plume franche ne minimise ni ne cherche l’émotion : elle surgit, c’est tout.
Les circonstances ne sont pas faciles : sa mère, qui a trois enfants, doit faire face au départ de son mari, le père de Sara, & à la désorganisation de plus en plus grande de son fils, qui finira par recevoir un diagnostic de schizophrénie affective. La tante de Sara, de son côté, compose avec des épisodes de dépression profonde, collante. & Sara elle-même est poursuivie par des pensées envahissantes, persistantes : un trouble d’anxiété.
Comment faire pour aller mieux, alors? Pour la mère de Sara, ça passe par une spiritualité New Age & des remèdes ésotériques : une consultation avec une iridologue, l’intervention d’un chamane, un bol de crystal dont la musique déjoue les esprits, un atelier de rebirth en Estrie. Pour sa tante, c’est un chemin tortueux qui, après quelques thérapies alternatives, la mène vers les antidépresseurs.
Mais le livre n’oppose pas ces stratégies : il n’y a pas de jugement chez Sara Hébert, juste un vrai talent de conteuse. C’est accessible, drôle. Les collages qui parsèment le livre sont pétillants & acerbes, espiègles. Parfois, ils créent parfois un décalage qui désarmorce la tension dans le texte; ailleurs, ils appuient fort sur l’absurde qui s’y trouve déjà.
& les anecdotes de sa famille permettent à l’autrice d’explorer l’industrie du bien-être comme une industrie, justement, avec son histoire, ses personnages, ses scammers & ses violences, ses logiques, ses structures.
La petite plaquette a l’air mince mais elle est chargée, en fait, touffue sans être lourde; on y entre sans se douter qu’elle frappera fort, juste là où il faut.
À seize ans, j’étais sérieuse; le travail sur les énergies, je savais que ce n’était pas sérieux. Après la séance avec le psychologue, j’ai dit à mes parents que je n’y retournerais pas. Ils ont trouvé une autre psychologue, très jeune, qui faisait son dernier stage avant le dépôt de son mémoire.
Elle était douce. Quand j’entrais dans son bureau, elle complimentait mes vêtements, me demandait où j’avais acheté ma longue jupe en jean. Elle était surprise quand je lui expliquais que je me sentais, tous les jours de ma vie, laide & insignifiante. Je me souviens de ses questions, la délicatesse de ses mots, sa perspicacité. Mais je me souviens surtout de son regard sur moi : elle me regardait comme si j’étais une personne normale, faite de bonnes & de moins bonnes émotions, dans un ratio qui n’avait rien d’insurmontable & qui n’empêcherait personne de m’aimer.
Je ne me souviens même pas de son nom. Mais elle a, il n’y a pas d’autre façon de le dire, elle a changé ma vie.
J’ai aussi été référée en psychiatrie. La psychiatre, elle, était ferme, no-nonsense. Elle n’a rien minimisé. Elle m’a dit c’est sérieux & m’a prescrit du Celexa. J’ai commencé à aller mieux.
Le Celexa, c’est le citalopram du titre — Sara Hébert en parle. C’est un médicament qu’on lui prescrit pour l’anxiété, mais qui est utilisé dans le traitement de plusieurs enjeux de santé mentale. Malgré les effets secondaires, le citalopram l’a rendue plus sereine :
Les milliers de pensées alarmistes qui m’assaillaient en continu ont pris leur trou. J’ai l’impression que le médicament a créé un système de douane dans mon cerveau qui les retient quelque part, dans une sorte de prison de laquelle elles ne peuvent s’échapper que la nuit, quand je rêve.
L’autrice retrace comment la médecine en est arrivée à prescrire des barbituriques, puis des anxiolytiques, puis les antidépresseurs qu’on connaît aujourd’hui — les inhibiteurs sélectifs du recaptage de la sérotonine, les ISRS. J’ai été fascinée d’apprendre qu’on ne comprend pas, en fait, exactement comment fonctionnent les ISRS. Ils ne produisent pas de sérotonine, même si l’industrie pharmaceutique s’est ingéniée à nous le faire croire; chez certaines personnes, pas toutes, ils « retardent plutôt sa dégradation. » Mais le mécanisme derrière n’est pas terriblement clair.
Sara Hébert, de façon encore plus fascinante, fait le lien entre la popularité croissante des ISRS & l’évolution des approches en santé mentale. Les antidépresseurs s’attaquent aux symptômes des troubles, des détresses — ils ne ciblent pas des pathologies précises, et encore moins leurs causes. Il est souvent plus facile d’avoir accès à des médicaments qu’à une psychothérapie, ou à des relations familiales saines, ou à un travail qui a un sens, ou à un quotidien perforé par l’angoisse de la précarité. Lorsqu’on pense à un enjeu de santé mentale simplement comme à une tristesse qu’il faut alléger, par exemple, évidemment qu’on manque de grands bouts.
Quelques mois avant la fin de ma douzième année à la polyvalente, ma psychologue a terminé son stage & est repartie dans sa région natale. J’avais alors dix-sept ans. J’ai été référée à une autre psychologue dans la même clinique — celle qui m’a fait lire How to Win Friends and Influence People de Dale Carnegie parce qu’elle me trouvait socialement inapte. Elle me méprisait. Je n’en ai parlé à personne. Je me disais, dur de la blâmer.
Mais j’ai continué à être suivie en psychiatrie. La psychiatre, son sérieux, la compétence qu’elle dégageait, me réconfortaient. Sur sa recommandation, j’ai tranquillement arrêté le Celexa, sur quelques semaines durant l’été. Je déménagerais à Moncton à la fin août pour aller à l’université. Elle m’a dit, & ça je m’en souviens : tu vas partir d’ici & ça va aller mieux.
Elle avait raison. Ce qui m’a permis de continuer à guérir, ç’a été le regard de nouvelles personnes sur moi : des personnes que j’apprenais à connaître & qui me regardaient comme si j’étais normale, faite de bonnes & de moins bonnes choses, dans un ratio qui n’empêcherait ni l’amitié, ni l’admiration, ni la complicité, ni l’amour. Pendant longtemps, être ailleurs, être loin de la région où j’ai grandi, c’est ce qui m’a fait le plus de bien.
Un bout que j’ai beaucoup aimé, dans Roche papier citalopram (& qui m’a fait regretter de ne jamais être entrée à La feuille enchantée quand j’habitais à Québec) :
Je me suis déjà acheté un petit crystal de quartz rose à la librairie La feuille enchantée à Québec, juste avant que le commerce ferme ses portes, en 2019. C’était à la suggestion de mon ami Alex, un docteur en littérature. Il m’a accompagnée et m’a aidée à choisir ma pierre. Il adhérait, lui, à la croyance populaire selon laquelle le quartz rose aide les gens à gérer les émotions. J’en ai acheté un morceau pour une dizaine de dollars et je l’ai porté au bout d’une chaîne, sous mon chandail, pendant un mois. Je voulais croire aux pouvoirs apaisants du quartz rose parce qu’à ce moment-là, la douceur de mon amoureux me virait à l’envers et déclenchait chez moi des crises de panique.
Hélas, je n’ai pas réussi à calmer mon petit coeur avec du quartz. Pour gérer mes émotions, j’ai décidé, à trente-quatre ans, d’entreprendre une psychothérapie.
Vers la fin de ma trentaine, j’ai recommencé à me sentir mal. Je sortais d’une longue relation, qui avait été belle par bouts, mais qui avait quand même effrité l’image que j’avais de moi-même. J’entrais dans une nouvelle relation dont la douceur, comme pour Sara Hébert, me virait à l’envers. Mon travail me rendait friable. Je ressentais, à certains moments, un désespoir ridiculement immense, qui me transperçait de bord en bord.
Ma médecin de famille, une femme perpétuellement échevelée, plus jeune que moi, généreuse à en pleurer, m’a prescrit un congé de maladie & du Celexa. Ç’aurait pu être autre chose, il y a tellement de molécules sur le marché, mais comme j’en avais déjà pris & que ça s’était bien passé, elle a décidé de commencer avec ça.
Les effets secondaires ont été terribles. Je sentais que mon corps me lâchait &, en même temps, qu’on me siphonnait ce qui me restait d’équilibre mental. Je n’ai pas été capable de continuer. Quelque chose chez moi, en vingt ans, avait changé : ce qui m’avait aidé ne m’aidait plus.
Partir non plus ne m’aiderait plus; quitter ma vie, aller ailleurs n’était plus une option. Il faudrait me résoudre à m’installer dans ce que j’avais. J’ai commencé à voir une psychologue. J’ai continué à la voir après avoir épuisé la couverture d’assurances du travail. J’ai commencé à aller mieux. Un jour elle m’a dit, je pense qu’on a fait le tour, & j’ai été d’accord avec elle.
On dit souvent d’aller consulter quand ça ne va pas — si on a les moyens, ou si on peut se frayer un chemin sur une liste d’attente au public.
On ne dit pas que parfois, en le faisant, on tombe sur des personnes qui ne nous comprennent pas, ou qui ne font pas bien leur travail. Ça arrive. Ça m’est arrivé. Les sentiments d’échec & d’abandon, dans ces cas-là, sont assez grands pour donner le goût d’aller essayer n’importe quoi d’autre. Je repense aux anecdotes de Sara Hébert : aller hyperventiler en groupe dans une pièce pleine de crystaux; se faire diagnostiquer des taches sur l’iris & boire, pendant des mois, du jus de carottes crues. Ça ne me semble pas si niaiseux que ça.
Je n’écris pas ça pour dissuader qui que ce soit d’aller consulter, ou pour remettre en question la compétence des milliers de personnes qui travaillent en relation d’aide, ou pour faire pitié. Je ne fais pas pitié. Quand je repense à la personne que j’étais à seize ans, en fait, je n’arrête pas de mesurer ma chance.
Je me trouve chanceuse d’avoir eu une psychologue attentive & une prescription de Celexa; je me trouve chanceuse d’avoir une médecin de famille aujourd’hui; je me trouve immensément chanceuse d’avoir eu les ressources pour changer le mal de place, littéralement, & partir à des centaines de kilomètres de l’endroit où j’ai grandi pour me rappeler que j’existais, que c’était possible de vivre dans le regard des autres sans vouloir disparaître loin au fond de moi-même. Que je n’avais pas à me définir de façon trop serrée. Que je pouvais me donner du lousse.
C’est un chapelet de remèdes disparates. Mais ils pointent tous, je pense, vers la même cible : arriver à me regarder moi-même comme si j’étais normale, faite de bonnes & de moins bonnes pensées, dans un ratio qui n’a rien, absolument rien d’imparable.
Merci de me lire.
À tout bientôt,
Amélie




C'est un beau texte, tu as une belle plume, Amélie. J'ai connu moi aussi la dépression et j'ai eu la chance aussi d'avoir du soutien, thérapeutique et pharmacologique. Je me trouve chanceuse, moi aussi.
Ouf ! Te dire à quel point nous avons eu des expériences semblables, toi et moi.
J'ai vu une psy scolaire à l'adolescence, qui avait passé une heure à me faire un speech sur le judéo-christianisme (sans aucun rapport avec la situation que je vivais); j'ai eu une psy, jeune adulte, qui déversait ses problèmes sur moi (elle avait quitté son ex joueur de football professionnel et regrettait maintenant sa vie morne avec le père de ses enfants), j'ai eu une médecin qui, après m'avoir prescrit toutes sortes de molécules toutes plus inefficaces les unes que les autres pour moi, m'a dit m'avoir mise sur une liste d'attente pour une psychiatre parce que je soupçonnais que j'étais sur le spectre de l'autisme... et deux ans plus tard, quand je lui demande où je suis rendue sur la liste, elle me dit qu'elle n'a jamais entrepris les démarches parce qu'à quoi bon, l'autisme ne se guérit pas avec des médicaments ! Et j'en passe !
Mais il y a aussi eu cette psychologue douce, empathique, qui m'a suivie pendant 8 ans, on and off, sans jamais me juger, ou minimiser mon ressenti, cette psy sans qui j'ai l'impression que je ne serais que l'ombre de qui je suis aujourd'hui.